Des géants de l’agroalimentaire ébranlés par leur rival chinois

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Cultures de soja au Brésil. Le commerce international des matières premières devient-il un canal d’approvisionnement pour la Chine ? Keystone / Autres stylos

Le premier groupe agroalimentaire chinois, Cofco, envisage de fusionner certaines de ses activités avec sa division de négoce international basée à Genève. Une perspective qui fait grand bruit dans un secteur longtemps dominé par les groupes occidentaux.

Ce contenu a été publié le 05 mai 2021 – 14:10

Paula Dupraz-Dobias, swissinfo.ch

Depuis sa création en 2014, le groupe chinois Cofco International (CIL) a agi comme un croque-mitaine dans le secteur du négoce de matières premières agricoles. D’abord, son actionnaire majoritaire est le conglomérat public chinois Cofco Corp. Ensuite, Pékin ne cache pas ses grandes ambitions en matière d’approvisionnement en matières premières agricoles. Depuis, les acteurs du négoce de matières premières se sont demandé comment l’entreprise allait se tailler un accès direct aux produits alimentaires mondiaux.

Les géants mondiaux de l’agro-industrie (Archer Daniel Midlands, Bunge, Cargill et Louis Dreyfus), qui contrôlent ensemble jusqu’à 90 % du commerce mondial des céréales, ont vite compris que le vent avait tourné. Mais aucun n’a voulu réagir dans le cadre de cet article, déclarant par exemple Cargill ne pas commenter les questions liées aux décisions d’autres entreprises.

Le groupe CIL est entré dans le secteur par l’acquisition des commercialisateurs Nidera et Noble pour 4 milliards de dollars (3,7 milliards de francs suisses). Sept ans plus tard, Cofco Corp. envisageraitlien externe maintenant de fusionner certaines de ses unités de négoce et de traitement avec sa division de négoce basée à Genève. Selon l’agence Bloomberg, cette fusion précéderait une introduction en bourse à Shanghai cette année ou la prochaine. La nouvelle société serait évaluée à environ 5 000 millions de dollars.

des ambitions mondiales

Le contexte est le suivant. Au cours de la dernière décennie, la croissance de la classe moyenne chinoise a généré un véritable boom de la demande de matières premières. Une part croissante des 1,4 milliard d’habitants du pays achètent non seulement plus de voitures et d’autres biens de consommation, mais modifient également leur régime alimentaire en faveur de plus de viande, de produits laitiers, de soja et de céréales. En 2019, la consommation chinoise de bœuf a augmenté de 11 % et la part importée de 60 %.

Pourtant, avec près de 20 % de la population mondiale, la Chine ne possède que 10 % des terres arables mondiales. Par conséquent, la sécurisation de son approvisionnement alimentaire est devenue l’une des principales priorités politiques de Pékin. Les fluctuations des prix mondiaux et les contraintes météorologiques dans les régions autrefois traditionnelles de culture du soja en Chine ont également incité le pays à renforcer son réseau d’approvisionnement.

Le projet géostratégique des Nouvelles Routes de la Soie n’est pas le dernier à découler également de cette exigence de se doter d’un réseau de transport de marchandises vers et depuis la Chine.

La création de CIL s’inscrit dans cette stratégie nationale chinoise qui vise à la fois à internationaliser ses entreprises et à assurer son approvisionnement alimentaire. Son ancien patron, Chi Jingtao, n’a jamais caché que l’objectif du commerçant est “de devenir un véritable acteur mondial de l’agroalimentaire”.

Les premières acquisitions par Cofco Corp de Nidera et Noble donnent à la société chinoise un accès aux céréales sud-américaines, notamment le soja et le maïs, destinées à l’alimentation animale et aux usines de transformation en Asie. De toute évidence, la Chine s’est offerte un approvisionnement direct auprès des agriculteurs, perturbant les chaînes d’approvisionnement traditionnelles où les sociétés commerciales agissent comme intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs.

Selon ses propres chiffres, CIL a échangé 106 millions de tonnes de matières premières en 2018. Son objectif déclaré est d’augmenter ses volumes de céréales achetées hors de Chine auprès des agriculteurs de 40 millions de tonnes il y a trois ans à plus de 60 millions de tonnes d’ici 2022. .

En 2018, le nouveau venu commercial chinois est devenu un leader des exportations sur le marché brésilien du soja, brûlant au passage la courtoisie de Cargill, ADM et Louis Dreyfus. Une situation qui a fait exploser la production.

Mais cette expansion a suscité un tollé. La demande croissante de soja a fait exploser la déforestation au Brésil et au Paraguay, où CIL s’approvisionne également en soja. De quoi douter de la traçabilité des activités du commerçant. Cependant, face à une avalanche croissante de critiques, CIL affirme viser une traçabilité complète d’ici 2023.

L’annonce de sa fusion avec les unités de Cofco soulève de nombreuses questions sur le rôle que jouera CIL dans le futur. Son lien avec Cofco lui garantit déjà des prêts bon marché garantis par le gouvernement qui lui permettent d’acquérir à l’étranger.

« Un grand débat s’est ouvert au sein de Cofco International : doit-il concurrencer les quatre grands ou devenir un outil d’approvisionnement pour la Chine ? Difficile de dire quelle sera la réponse finale », explique Ivo Sarjanovic, professeur au programme de formation en négoce de matières premières de l’Université de Genève. “Je pense que les dernières initiatives de Cofco pointent davantage vers un outil d’approvisionnement que vers la concurrence avec d’autres grandes entreprises.”

Mais certains observateurs craignent que le projet de fusion ne prive ses principaux concurrents de succès commerciaux en Chine, puisque la société mère de l’entité fusionnée a un accès direct aux producteurs et consommateurs chinois.

La croissance n’est pas si facile

Cela dit, Cofco n’est pas (encore) en mesure de concourir pour les premières places avec ses concurrents. Une stratégie agressive de fusions et acquisitions semble insuffisante à cet égard. Et son introduction en bourse la rapprocherait de Louis Dreyfus et du singapourien Olam que de Cargill, Bunge et ADM.

En 2019, Cofco International a enregistré un chiffre d’affaires de 31 milliards de dollars pour un volume de 114 millions de tonnes de matières premières agricoles. Un chiffre à comparer avec ceux de Cargill -114 milliards de dollars- et Louis Deyfuss -36 milliards de dollars.

Initialement, Cofco visait à devenir le leader du marché d’ici 2020, un objectif qui a échoué. CIL a dû faire son apprentissage. Au moment de son acquisition, Nidera cachait un trou comptable de 150 millions de dollars lié à ses activités au Brésil, selon la presse. La justice locale a également allégué des conditions de travail proches de l’esclavage à l’intérieur.

L’évolution de CIL a également influencé le siège genevois. De nouveaux visages sont apparus. Un ancien trader de Cargill, Ivo Sarjanovic, rappelle qu’après le rachat des deux sociétés de trading par Cofco, on est passé d’un style de management occidental à sa version chinoise.

L’ajustement culturel a été un véritable défi, dit-il. CIL a dû combiner les modèles de management de Nidera, Noble et ADM (d’où sont issus une bonne partie des salariés) avec celui de la nouvelle entité, voulant « homogénéiser » les approches.

Un ancien employé de CIL d’Amérique du Nord a confirmé cette description de manière anonyme à swissinfo.ch. Il évoque un véritable choc culturel au moment de la reprise par la nouvelle direction genevoise.

De son côté, CIL a indiqué lors de l’acquisition des deux sociétés que “le management local a été embauché sur le marché suisse”. Quelque 200 collaborateurs travaillent actuellement au siège genevois.

Mais concernant la fusion évoquée par les médias ainsi que l’embauche de banques pour la conseiller, CIL oppose un “no comment”.

pression publique

Selon plusieurs observateurs, les grandes manœuvres en cours chez Cofco s’inscrivent également dans la stratégie du « field to plate » (également à l’agenda d’autres grands traders). Une façon de répondre à la pression croissante de l’opinion publique qui demande des comptes aux acteurs de l’agrobusiness.

La secrétaire générale de la Swiss Commodity Trade and Shipping Association (STSA), Florence Schurch, est d’accord. Elle confirme que les acteurs du secteur ont tendance à vouloir contrôler l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, ce dont l’opinion publique est de plus en plus consciente.

La récente initiative populaire « pour des entreprises responsables » en est un exemple. Ce vote, dont les promoteurs réclamaient que les multinationales soient tenues responsables de leurs chaînes d’approvisionnement, a échoué de peu devant le peuple, faute d’avoir obtenu la majorité des cantons.

“Il est normal que les commerçants cherchent à contrôler l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement sachant que les organisations de la société civile exigent des comptes”, explique le représentant de la branche. Ils ne peuvent être tenus responsables s’ils ne contrôlent pas.”

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