les salaires indécents sapent le contrat social

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Editeur du “Monde”. Les actionnaires ont parfois plus de bon sens que les conseils d’administration. Stellantis a décidé d’appliquer à son PDG, Carlos Tavares, un mécanisme de rémunération qui défie la gravité. Le dirigeant du constructeur automobile issu de la fusion entre PSA et Fiat-Chrysler pourrait percevoir plusieurs dizaines de millions d’euros en fonction de l’atteinte des objectifs fixés pour 2028.

Rien qu’en 2021, la rémunération de Carlos Tavares s’élève à 19 millions d’euros. Les actionnaires réunis en assemblée générale mercredi 13 avril ont, à la surprise générale, voté contre ce dispositif, alors qu’il est demandé aux salariés de redoubler d’efforts pour opérer la transition vers les véhicules électriques.

Les capacités du leader ne font aucun doute. Sous sa direction, le groupe a pu réaliser une fusion compliquée dans un contexte secoué par la crise sanitaire. En 2021, l’entreprise a généré 13 milliards d’euros de bénéfices, faisant de Stellantis l’un des fabricants les plus rentables au monde.

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Mais, quand l’évolution de la rémunération de M. Tavares atteint des niveaux stratosphériques, celle des salariés est strictement encadrée. Alors que le taux d’inflation a déjà atteint 4,5% en France, les salariés ont obtenu une augmentation de 2,8%, ainsi qu’une prime de participation et d’intéressement d’environ 4.000 euros.

Grand soutien à l’économie.

Qu’un dirigeant soit grassement payé peut sembler légitime, quand les résultats sont là. Moins le sont les politiques de rémunération qui donnent la sensation qu’il n’y a pas de limites à la valeur du mérite. Il s’agirait de récompenser des compétences exceptionnelles sur un très petit marché de recrutement de cadres. Mais la loi de l’offre et de la demande ne permet pas tous les excès. La preuve : d’ici 2021, le patron de Toyota touche six fois moins que M. Tavares et le patron de Volkswagen deux fois moins. Stellantis a préféré s’aligner sur les niveaux en vigueur aux Etats-Unis, où presque tout est permis.

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Une entreprise ne peut être déconnectée du contexte social dans lequel elle évolue. Si certains ont pu afficher de solides performances en sortie de crise sanitaire, ils le doivent non seulement à leur management mais aussi au soutien massif à l’économie, grâce à l’argent public.

Cette controverse est fausse. Les milieux d’affaires s’inquiètent à juste titre des conséquences d’une victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle du 24 avril. Cette perspective devrait inciter les administrateurs à ne pas alimenter davantage le populisme environnemental en faisant preuve de modération dans les politiques de rémunération des dirigeants.

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Les actionnaires de Stellantis ont eu cet éclair de perspicacité. Mais son avis n’est que consultatif, en vertu du droit néerlandais, car la société est enregistrée aux Pays-Bas. Il y a six ans, ceux de Renault s’étaient déjà prononcés contre la rémunération de Carlos Ghosn proposée par le conseil d’administration, qui avait ignoré ce refus. Ce simulacre de démocratie actionnariale est d’autant plus choquant que l’Etat est présent dans le capital des deux constructeurs. Malgré son opposition à ces rémunérations, il est réduit à l’impuissance.

Dans un contexte d’inégalités croissantes et de hausse des prix qui rend inflammable la question du pouvoir d’achat, les sommes proposées par le conseil d’administration de Stellantis sont non seulement indécentes, elles mettent à mal notre contrat social. Le capitalisme voudrait scier la branche sur laquelle il est assis, ce qu’il ne ferait pas autrement.

Le monde

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