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“On ne peut pas produire plus de blé comme on produit plus de Renault”

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Prévenir un risque de “faim inévitable” dans le monde. C’est en ces termes qu’Emmanuel Macron, président du Conseil de l’Union européenne, a annoncé le lancement de l’initiative FARM lors des sommets du G7 et de l’OTAN ce jeudi 24 mars. CULTIVER? L’acronyme de “Mission Résilience pour l’Alimentation et l’Agriculture”, un plan d’urgence qui vise à lutter contrel’insécurité alimentaire conséquence globale et potentielle de la guerre en Ukraine.

Le chef de l’État français a divisé son initiative en trois volets : les principaux pays producteurs doivent fournir plus de céréales pour remplacer l’Ukraine, la communauté internationale doit veiller à ne pas restreindre ses exportations vers les pays qui souhaitent augmenter leurs stocks et, enfin, le développement durable les investissements agricoles qui conduisent à l’autosuffisance alimentaire doivent être renforcés. Pour mieux comprendre cette nouvelle initiative, Marianne s’interroge Thierry Pouch, économiste et responsable du bureau d’études des chambres d’agriculture françaises.

Marianne: Ce plan d’urgence baptisé FARM et annoncé par Emmanuel Macron vous paraît-il réaliste ?

Sac Thierry : Cela paraît compliqué à court terme : on ne peut pas augmenter la production de blé comme Volvo ou la production automobile Renault, c’est différent ! Les récoltes de la période actuelle sont terminées, nous ne pouvons donc pas revenir en arrière. Il faudra attendre les semi-récoltes de cet été qui débutent en juin.

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Par ailleurs, il faut noter que plusieurs facteurs entrent en jeu dans cette volonté de produire plus et peuvent la freiner. En premier lieu, il y a celui des menaces climatiques telles que les inondations, les sécheresses ou les gelées, qui affectent les cultures depuis plusieurs années, entraînant une baisse importante de la production céréalière.

Ensuite, il y a l’ambition, de produire plus, d’utiliser les zones réservées, sauf que ce ne sont pas forcément les terres les plus fertiles. Enfin, cette augmentation de la production est conditionnée à l’approvisionnement en intrants agricoles, notamment en engrais. Or, l’Europe est très dépendante de la Russie pour ses engrais.

L’Union européenne (UE) peut-elle cesser de s’approvisionner en engrais en Russie ?

Encore une fois, cela me semble compliqué à court terme. Vous pourrez peut-être vous tourner vers d’autres prestataires, mais il n’y en a pratiquement plus en France. Reconstruire les outils de production d’engrais prend du temps. L’UE peut cependant miser sur les engrais organiques [issus des déjections d’animaux] à la place des minéraux. Mais cela peut poser problème : si tous les agriculteurs vont chercher des engrais organiques, notamment auprès des sélectionneurs, il n’y en aura pas assez. Enfin, le plan européen FARM a à la fois l’ambition de répondre à une demande mondiale importante et de sérieuses limites : ses effets ne seront pas forcément immédiats.

Quels pays de l’UE pourront produire plus de céréales, comme le souhaite Emmanuel Macron ?

Historiquement, en matière de céréales, seule une petite poignée de pays sont capables de produire en quantité : la France est le premier pays producteur de céréales de l’Union européenne, suivie par l’Allemagne avec le blé, la Pologne, puis la Roumanie et l’Espagne avec son maïs. Les capacités de production chutent donc considérablement au sein de l’UE. Les principaux États membres sur lesquels s’appuiera la stratégie sont ces derniers.

Est-il possible de produire plus tout en respectant les normes bio de l’UE ?

Le Green Deal de la Commission européenne stipule que les terres en jachère et les zones d’intérêt écologique peuvent être utilisées d’ici 2022 sans mettre en danger stratégie de la ferme à la table (« De la ferme à la table ») créée en mai 2020 et adressée à « rendre l’alimentation plus saine et plus durable en Europe “. Il y a des réponses à court terme. On ne sait pas ce que ça va donner à moyen et long terme. Ce plan de contingence donne l’impression qu’on veut répondre à une question en essayant de ne pas toucher au reste, par exemple, l’environnement Cependant, des décisions doivent être prises.

Dans le troisième axe du plan FARM, Emmanuel Macron appelle les États membres à accroître les investissements agricoles durables pour aboutir à l’autonomie alimentaire. Que signifie ?

C’est un vœu apparu dès la pandémie et l’adoption du grand plan de relance européen en 2020. La crise sanitaire a fait naître un fort sentiment d’autonomie agricole : moins dépendre de l’extérieur, notamment en matière de protéines végétales. . consommation pour la production animale. Il s’agit aussi de consacrer de l’argent au développement de la production de protéines végétales en France, notamment des légumineuses. Ce troisième pilier ne fait que confirmer une stratégie française et européenne selon laquelle, avec la pandémie et maintenant le conflit, nous devons chercher à renforcer nos décisions et notre offre.

Celle-ci s’articule avec la présidence française du Conseil de l’UE car l’un des leviers de cette présidence a été d’établir des “clauses miroirs”, c’est-à-dire la réciprocité dans les modes de production. En d’autres termes, l’UE voulait obliger les produits agricoles importés à respecter les mêmes normes environnementales que ceux qui y sont produits afin d’éviter toute distorsion de concurrence. Mais encore une fois, c’est un processus de longue haleine.

Qui financera ce plan d’urgence ?

Dans le plan de relance européen, il était indiqué que l’UE utiliserait son enveloppe de gestion de crise, qu’elle pourrait effectuer des versements anticipés de certaines subventions et, enfin, qu’elle pourrait demander aux États membres de fournir des compléments financiers. En l’état, il n’y a pas de changements fondamentaux à la politique agricole commune (PAC), le budget a été voté et les aides déjà fixées.

Une des limites de ce plan est que je ne vois pas comment les 500 millions d’euros du plan de relance peuvent suffire à compenser toutes ces pertes. Il y a certes une réponse des pouvoirs publics nationaux et européens, mais elle n’est pas d’une ampleur suffisante au regard de la crise actuelle.

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Les États membres ont toujours la possibilité de débloquer des fonds au niveau national. C’est ce qu’a fait Jean Castex avec son plan résilience français annoncé deux jours avant la feuille de route européenne : 400 millions d’euros ont été débloqués pour compenser l’augmentation du coût de l’alimentation animale dans les élevages. Toutefois, cette mesure exceptionnelle est d’une durée de quatre mois à compter du 15 mars. Mais nous ne savons pas combien de temps durera la guerre…

Qu’y gagnerait la France ?

Au vu de la production actuelle, la France est la première puissance d’Europe. Elle exporte la moitié de sa production de blé, ce qui est un avantage considérable. Si sa production augmente, ses exportations seront plus élevées. Elle va donc générer des revenus plus conséquents : c’est du profit. La France pourra aussi revendiquer une contribution à l’équilibre vital de la planète, c’est-à-dire participer à l’approvisionnement alimentaire mondial. Actuellement, la France exporte beaucoup par la Méditerranée : son principal client en blé est l’Algérie. Or, l’Algérie vient de lancer une commande de 700 000 tonnes de blé pour pouvoir clôturer l’année, dont 500 000 sont acheminées directement vers la France. Ce n’est pas méprisable.

Enfin, ce plan ne vise-t-il pas à remettre la France et l’UE dans une position favorable vis-à-vis de l’Afrique ?

Je pense que c’est avant tout une question de géoéconomie : avec l’UE en recul en Afrique, c’est peut-être l’occasion pour elle de récupérer des marchés qu’elle a perdus. Si la Russie annexe l’Ukraine, ou du moins la partie orientale du pays, y compris le Donbass, elle aura la région la plus productrice de blé d’Ukraine. La Russie détiendra alors 33 % des exportations mondiales de blé, ce qui lui donnera un pouvoir considérable pour nourrir la planète. Au-delà de l’urgence, l’Europe se rend compte qu’elle a déjà régressé sur certains marchés : peut-être est-il temps, grâce à cette guerre, de se repositionner sur ces enjeux.

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