Ukraine : “La situation ressemble à la crise pétrolière de 1973” pour Jacques Percebois, professeur d’économie

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Professeur émérite d’économie à l’Université de Montpellier, Jacques Percebois est un spécialiste des questions énergétiques. Analyse la situation actuelle, avec des tensions sur les prix du gaz et de l’essence, causées par la crise ukrainienne.

La tension est forte aujourd’hui dans le secteur de l’énergie, avec une hausse inquiétante des prix.

Je vous rappelle que les tensions remontent déjà à quelques mois. Ils ne sont pas récents. Pourtant, à bien des égards, la situation actuelle ressemble au choc pétrolier de 1973. Avec un baril de pétrole à 140$, même s’il a un peu baissé autour de 125$ en raison de la fluctuation des marchés.

Le prix du baril peut-il encore monter ?

Tout est possible, cela peut monter jusqu’à 150 voire 200 dollars. Je me souviens qu’en 2008, pendant la crise financière, il avait atteint 147 dollars. Cependant, je suis prudent. Je pense, en effet, qu’au-delà d’un certain prix, la demande va réagir. Soit les consommateurs réduiront leur demande, soit ils se tourneront vers des substituts.

Remplaçants ?

Oui, il existe des substituts sur le marché international. Il y a une offre qui pourrait augmenter, avec une augmentation des livraisons en provenance des États-Unis et de l’Arabie saoudite. Mais cela peut être limité. Les membres de l’OPEP Plus, une instance qui réunit les membres traditionnels de l’OPEP et dix autres non-membres, pourraient avoir une politique qui épargne la Russie, leader des dix pays associés. Et puis, les pays exportateurs de pétrole saluent le niveau actuel du baril.

Reste le poids des livraisons russes vers l’Europe.

La Russie livre un peu plus de 40 % du gaz importé vers l’Europe. Mais on oublie aussi qu’il y a le pétrole, qui représente 35% des importations européennes, et le charbon, qui en représente 50%.

Comment la France s’inscrit-elle dans le contexte européen ?

La France n’est pas très inquiète car la part du charbon est encore très modeste. Là où on s’ennuie un peu, c’est dans le secteur nucléaire, où nous avons de bonnes relations avec la Russie.

Le nucléaire peut-il subir cette crise ?

Notre principal fournisseur d’uranium est le Kazakhstan. En cas de crise, nous pouvons également nous rendre dans d’autres pays comme l’Australie ou le Canada. Le secteur nucléaire a également l’avantage de bénéficier d’un prix de l’uranium assez stable. De plus, le prix de revient de l’uranium dans la production d’électricité nucléaire est faible, de l’ordre de 7 %. Contre 60% pour le gaz utilisé pour produire de l’électricité.

Compte tenu de la hausse des prix à la pompe, de quelle marge de manœuvre dispose le gouvernement ?

En France, les taxes sur un litre d’essence représentent environ 58 %. Mais cela ne veut pas dire que plus le prix de l’essence est élevé, plus le gouvernement recevra de taxes. En effet, le coût du brut représente, à la pompe, entre 30 % et 40 % du prix du litre d’essence. Le reste ce sont les coûts de raffinage, les coûts de distribution puis les taxes. Faut-il baisser les impôts ? Pour l’instant, le niveau de la TVA n’a pas été abaissé. Mais on peut envisager une baisse de la taxe sur la consommation intérieure des produits énergétiques, la fameuse TICPE. Mais l’Etat ne peut pas non plus se passer de ressources fiscales. Une baisse de 10 centimes d’euro du prix de l’essence représente pour l’Etat une perte de 5 milliards de recettes en moins dans son budget. Par conséquent, il est compréhensible que le gouvernement soit réticent à prendre ce type de décisions. Je crois qu’il vaut mieux mettre en place des chèques énergie pour les plus modestes, qu’une réduction d’impôt qui profitera à tout le monde.

Pourquoi le prix du diesel augmente-t-il plus vite que celui de l’essence ?

Historiquement, en France, on a opté pour un prix du gazole inférieur à celui de l’essence, pour des raisons fiscales. Le diesel a rattrapé l’essence parce que le différentiel de taxation a disparu. Je précise que la France importe du diesel de Russie car les raffineries françaises ne peuvent pas tout raffiner. Ils ne peuvent pas produire un niveau de diesel équivalent à la demande. Je vous rappelle qu’il existe encore environ 200 types de pétrole brut dans le monde, chimiquement parlant. Une raffinerie ne peut en traiter qu’une dizaine.

Quant au gaz, quelle est la dépendance de la France vis-à-vis de la Russie ?

L’essence c’est autre chose. Je vous rappelle que l’Union européenne importe plus de 40 % de son gaz de Russie. La France a l’avantage d’être moins dépendante de la Russie pour son gaz. Son principal fournisseur est la Norvège, qui fournit 37 % de notre gaz. La Russie est de 17 %. Ils sont suivis par l’Algérie et les Pays-Bas, avec 8% chacun, suivis du Qatar et du Nigeria. Nous sommes donc moins dépendants des Russes que des Allemands, qui importent 55 % de leur gaz de Russie.

Cependant, le gaz est utilisé pour la production d’électricité.

Dans la consommation d’énergie, la part du gaz est plus faible en France que dans les autres pays. Le gaz représente en effet 15 à 16 % de la consommation finale d’énergie. Ainsi sur toute la consommation d’énergie achetée par les Français : 43% sont des dérivés du pétrole, 16% du gaz, 25% de l’électricité, 1% du charbon et le reste du bois, des déchets et de la chaleur. Le gaz c’est aussi et seulement 6% de la production d’électricité en France. Contre 23 à 25% en moyenne en Europe. Cependant, les marchés de l’électricité étant interconnectés, nous importons aux heures de pointe de l’électricité produite avec du gaz et du charbon. Qu’est-ce qui coûte plus cher ? Cela explique la flambée des prix fin 2021. En Europe, plus de 20% de l’électricité est produite avec du gaz. Par conséquent, la centrale à gaz sert de secours lors des pics de consommation d’électricité.

Payons-nous correctement notre essence ?

Non. Compte tenu de la pression des prix sur les marchés internationaux, nous devrions payer 35 % de plus. Cependant, le gouvernement a limité l’augmentation à 4 %. Comment ou quoi ? La taxe intérieure sur la consommation finale d’électricité, la fameuse TICFE, est ainsi passée de 22,5 euros par mégawatt/heure à 1 euro.

Selon vous, quelle pourrait être la tendance dans les mois à venir ?

Nous voici en sortie d’hiver. Nous avons encore des stocks de gaz et la consommation de gaz et d’électricité va baisser. Le gros problème sera l’hiver prochain. En France, par mesure de protection, nous avons toujours trois mois de gaz en stock. Il faudra donc les reconstituer cet été. Et comme nous ne pouvons pas nous permettre de manquer d’électricité, nous serons prêts à payer le prix fort. D’autant que contrairement au gaz, l’électricité ne se stocke pas. Cependant; Le bouclier des prix du gaz, qui devait prendre fin en avril, a été prolongé jusqu’à la fin de l’année par le gouvernement. Il a anticipé l’hiver. Ainsi, la consommation intérieure est relativement protégée. Mais qu’en est-il de 2023 ?

Mais il ne s’agit pas seulement de la consommation des ménages.

En effet, il ne s’agit pas seulement de consommation intérieure. Il y a aussi celui des agriculteurs et de l’industrie. Et là, il faut attendre une hausse des prix, pour compenser la hausse du coût de l’énergie et aussi des engrais.

Par conséquent, nous sommes dans une inflation plus forte.

Nous sommes en stagflation, qui associe stagnation économique et inflation. Mais il y a aussi un élément à ne pas négliger pour expliquer l’inflation, c’est le prix de l’euro face au dollar. Il a beaucoup baissé en faveur du dollar. Donc tout ce qui est acheté en dollars coûte plus cher.

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